Feel it !




Paroles et musique de Dan Speerschneider
un album pour célébrer la vie ;-)

jeudi 31 juillet 2014

                                            De la grâce des murs
                                            Que l'on rencontre de plein fouet, lancé à grande vitesse


Crash test de l'ego n° 1(un ego "Transformers" qui se reconstitue à loisir)
Il semble terriblement vain d'inscrire sa vie dans une biographie qui, comme l'étymologie de ce mot l'indique, n'est qu'une succession de mots et d'images mentales. Il m'a toujours semblé puéril de se définir de façon ultime dans un parcours linéaire, avec un choix forcément partiel et partial d'expériences à repêcher d'un inexorable oubli. Expériences que l'on insère ensuite dans une chaîne cumulative de causes à effets, à laquelle de surcroît, je ne crois plus du tout. Comme si la vie, même celle d'un apparent individu, pouvait se résumer à quelques milliers d'images. Une biographie m'a toujours semblé être une contradiction dans les termes. Peut-être aussi parce, quelque part, j'ai toujours su qu'il n'y a personne qui vit la vie ?

Si je devais néanmoins essayer d'extraire quelques épreuves clés de ce que l'on pourrait appeler "mon existence", je suis obligé de constater que certaines expériences résonnent d'une harmonique plus initiatique que d'autres. Peut-être justement parce qu'elles ont paru rendre possible des éclosions d'ordre intemporel et indicible. Expériences ou plutôt "non expériences", tant il est impossible de convertir ces points d'orgue d'étonnement et de ressenti silence en mots ou en images mentales. 

Et pourtant, ce sont justement ces instants de présence miraculeuse, dont on ne peut rien dire, qui ont été la trame indicible d'une véritable résurrection. Hasard ou nécessité qu'importe, mais ces avènements plus que de simples évènements ont un même dénominateur commun : Ils ont tous, de façon subtile ou grossière pointé vers ma réalité la plus intime : mon impuissance foncière à posséder, vouloir et connaître quoi que ce soit.

Mur n° 183
Je me suis peu à peu rendu compte que ce qui avait vraiment compté dans la déconstruction de mes perspectives tendancieuses, jusqu'à la disparition finale de cette sensation gluante et oppressante d'être un moi séparé, n'étaient évidemment pas mes brillantes réussites dans tel ou tel domaine ou la coïncidence rare et miraculeuse de mes désirs avec la vie, mais plutôt les claques cinglantes de ma rencontre avec le réel, et les effondrements brutaux des châteaux de sable que je m'étais évertué à bâtir avec tant d'application et de sérieux, jour après jour, année après année. Si les joies enivrantes ont eu la part belle dans ma petite existence, c'est toujours l'immanquable franchise de la réalité qui en broyant impitoyablement mes espoirs les plus chers a soufflé avec le plus d'ardeur sur la flamme de l'attention. 

Mur n° 53765
Aussi loin que je me souvienne, ce sont toujours les murs de la réalité qui ont pourvu à mon éducation spirituelle. C'est grâce à leur ciment irréfragable que ce corps-mental-ci a vécu ses plus mémorables accidents de parcours et pu, après quelques deuils salutaires, mûrir. C'est grâce à leur solidité que, maintes fois, je fus stoppé net dans mes élans de vanité. Avec ces rencontres aussi fracassantes qu'inopinées, les prétentions à savoir mieux que la vie elle-même ce qui était bien ou mal, juste ou injuste, possible ou impossible se sont dissoutes. Grâce à ces chocs violents et successifs un réajustement profond et salutaire avec l'inéluctable a pu s'accomplir. C'est uniquement grâce à ces murs que l'orgueil tenace a enfin abdiqué devant cette mystérieuse réalité, si dure en apparence, si tendre en vérité et qu'on appelle la Vie. C'est grâce aux murs de la réalité que la Présence consciente, silencieuse et bienveillante a fini par s'extirper de son rêve. 

Crash test ultime (n°231476) de l'ego. (Ultime ? Foutaises)
Aujourd'hui, je rends grâce à tous ces murs qui, comme un divin hasard ont toujours surgi là où, sans le savoir, j'en avais le plus besoin, pour venir stopper les courses folles d'un mental envoûteur.
Je vous rends grâce, ô murs imperturbables de la réalité. Vous qui, à l'insu de mon plein gré, m'avez permis de mourir à mes illusions et me restituer un regard désencombré. Vous m'avez appris à quitter le vu pour voir vraiment. Je vous rends grâce pour m'avoir montré tant de fois et encore aujourd'hui ma véritable pauvreté, ma nudité et ma nullité essentielle. Grâce à vous, ce spectacle cosmique d'apparence tragique qu'on appelle communément la vie, s'éprouve aujourd'hui comme une farce joyeuse et ludique, une danse amoureuse, un émerveillement sans bornes.

  
Désormais, en mémoire de la grâce des murs, qui nous forcent au lâcher prise, je signerai

                                                                       Amor Fati

ManifestE

(extrait du recueil "Au Seuil des Métamorphoses", Dan Speerschneider, 2006) 



Poésie    lente alchimie des mots et musique
Aux confins sacrés d’un silence ressenti
Tu rends grâce à la parole des aphasiques
En te célébrant je célèbre aussi la vie

Ô Souffle immortel    plus foudroyant qu’une flèche
Faucheuse    parole qui soudain    en plein vol
Vers notre poitrine offerte    que rien n’empêche
Nous pénètre avec une douceur de corolle

Et ouvre dans le corps transpercé une brèche
Lumineuse    pointe soudain mutée en fleur
Auspicieuse    poison idéal    que je lèche
À coup de langue déliée jusqu’à l’ailleurs



Tu es la création    l’harmonie du tumulte
La route est si longue    le chemin immédiat
Tout est de bon augure    car ici    l’on sculpte
À même la blessure    à coups d’alléluia

Pour frémir au chant des mots il nous suffit d’être
La montagne réverbère tous les échos
Nul besoin d’Himalaya    nul besoin de maître
Pour restituer la voix du monde au plus haut


Dans une main se lit tout l’univers d’un corps
Dans tes yeux s’éprouve ce qui est    sans réponse
La partie est dans le tout    le dedans dehors
Rien ne nous réprouve    la poésie l’annonce

C’est ce lien tendre et fragile et puissant que j’aime
Célébrer    comme un passeur dans l’ombre    conscient
De sa petitesse et de sa grandeur    qui sème
Des graines dans l’ère d’un plus vaste inconscient

Érotique vibration    née pour foudroyer
Tu perces mes défenses et reviens par surprise
Au moment où je ne t’attends plus    rougeoyer
D’un vibrant désir que la parole exorcise


Portant tous les masques pour pétrir ton message
Dans la chair    jusqu’à ce que l’encre divine gicle
Comme une grâce    un don pour maculer les pages
Tu vibres comme Lui du son de tous les cycles

Défricheur    laboureur    semeur et vendangeur
Le poète est témoin des transsubstantiations
Du monde    et    devenant intime avec ses peurs 
Sa parole sonde le sang des éclosions

Poésie    viens en moi    il n’est rien que je sache
L’hologramme invisible transmue à rebours
La beauté de la vie  et œuvre sans relâche
Pour dire l’indicible d’un seul mot    Amour



mercredi 30 juillet 2014


Haïku




Mouche ou araignée 

Ni victime ni bourreau 

Secret de la toile 


mardi 29 juillet 2014

                                 L'art de vivre en accord avec ce qui est


Lorsque vous contemplez un coucher de soleil sur la mer, vous arrive-t-il de vous dire que le soleil ferait mieux de se coucher plus vite ou plus lentement, en zigzag ou en se balançant et que la mer serait mieux dans une teinte plus ocre, plus bleu métallisée ou plus vert lézard ? Vous arrive-t-il de comparer ce coucher de soleil-ci avec celui du 1er Octobre 1983 sur la pointe rouge à Marseille ?

                                      

Lorsque vous contemplez les vagues, vous arrive-t-il de vouloir que le rythme et la longueur des ondulations changent ?

                                      

Vous arrive-t-il en observant la course des nuages d'espérer ou de craindre que telle forme se présente dans tel stratocumulus ou tel cirrus ?

                                     

Lorsque votre regard se pose sur une fourmilière désirez-vous que les fourmis passent par d'autres chemins que ceux qu'ils empruntent et que la fourmilière ait une forme différente que celle qui apparaît à vous dans l'instant ?

                                   

Lorsqu'à la fin de l'hiver un vol d'oies bernaches survole la campagne vous irritez vous à l'idée que le dessin de ce vol ne soit plutôt un S un Q ou un T que ce V ? 

                                  

Lorsqu'un soir d'automne vous avez la chance de tomber sur un essaim tourbillonnant d'étourneaux entrez-vous en lutte avec l'extraordinaire complexité et la beauté des formes qui se font et se défont ? En d'autres termes souhaitez vous que ces formes soient différentes de ce qu'elles sont ? 

                                   

La réponse à toutes ces questions est évidemment non. Car nous avons spontanément, sans besoin de réfléchir, le pressentiment que en ce qui concerne la nature, les phénomènes ne pourraient pas être différents de ce qu'ils sont. Lorsque nous observons la campagne, un rocher, un arbre, une fleur, la mer, le ciel, les montagnes, notre regard devient spontanément passif dans le sens où il ne cherche pas à modifier la réalité ou à changer ce qui est. Au sein de ce regard, nulle intention, nulle volonté personnelle de modifier la réalité telle qu'elle se présente. En même temps le regard devient très vivant : Il se défocalise et se rend disponible au spectacle qui nous est offert avec une grande vigilance. Le regard se fait miroir et se laisse en quelque sorte regarder par les arbres, les fleurs, les insectes, les sous bois et les nuages. Ainsi, ce miroir reflète fidèlement les reflets des formes et des couleurs qui se reflètent en lui. C'est une joie immense que d'être ce miroir et laisser la nature se refléter spontanément en nous. C'est pour cela que la plupart d'entre nous aimons tant être en contact avec la nature. C'est parce que spontanément nous la laissons être ce qu'elle est. Et en sa présence non jugeante, nous nous montrons tels que nous sommes. Nous arrêtons de nous prendre pour un patron ultralibéral ou un employé syndicaliste, une maman ou un fils, un professeur ou un élève. Devant un arbre nul besoin de prétendre être ceci ou cela. La nature met tout le monde d'accord. Il est aisé de laisser tomber nos masques sur un chemin forestier ou sur une plage déserte, dans un champs de colza ou un pré ou paissent des moutons.
Mais observons que la cause ultime de cette paix et de cette joie que certains éprouvent spontanément au contact de la nature est en réalité l'éveil discret à notre nature profonde. Proust ne disait-il pas que la beauté était dans le pouvoir réflexif du regard et non dans le pouvoir réfléchissant de l'objet.
Ainsi la nature ne fait que révéler notre propre nature non duelle.


La question est donc : pourquoi voulons nous intervenir dans ce regard dès le retour à la civilisation ?
Sans aucun doute parce que nous croyons que les choses pourraient être différentes de ce qu'elles sont et que nous croyons à l'idée d'un moi indépendant et séparé, doté d'une volonté propre et toutes sortes de croyances qui en découlent : la responsabilité individuelle des actes et des pensées, le mérite, la culpabilité, la honte, la justice, les tables de lois et la morale, l'idée que je me dois d'accomplir certaines choses, que la vie a une direction, un sens (qui va dans le sens de nos intérêts personnels, bien sûr...).



Lorsque votre petit ami vous dit "il faut que l'on parle", est-ce que vous écoutez avec la même disponibilité et la même ouverture que le chant d'un oiseau ? N'y a-t-il pas alors une contraction qui s'installe dans le ventre ou la région du cœur ? L'écoutez-vous avec la même détente que le sable chaud sous la plante des pieds dans un chemin forestier ? Lorsque votre maman vous rappelle combien vous avez toujours été insupportable à vivre, l'écoutez-vous à partir de cet espace éveillé qui ne désire rien pour lui-même ou à partir de l'idée qu'une maman devrait être plein de compassion et de tendresse à l'égard de ses enfants ? Lorsque le voisin vous traite d'idiot, n'êtes vous pas enclin à vous identifier à un certain nombre d'images dont celle de votre poing sur sa figure ? Lorsque votre fils vient vous annoncer qu'il a un cancer, n'avez-vous pas le sentiment que c'est injuste ou que les choses auraient pu être différentes ? Lorsque votre employeur vous convoque pour une procédure de licenciement économique, ressentez vous pleinement depuis l'espace conscient l'angoisse qui se localise dans le plexus solaire, ou essayez vous au contraire de ressentir autre chose ? Pourtant, lorsque l'effluve des pins vous gagne, vous n'essayez pas de vous souvenir du parfum de la brise marine.


Dès que le vouloir intervient dans le regard, il y a une forme de distorsion du réel, qui s'accompagne d'une sorte de tension dans le corps, même minime.
Cette contraction vient toujours de la pensée crue que les choses ne devraient pas être telles qu'elles sont.
Nous sommes programmés depuis si longtemps pour ne pas accepter la réalité telle qu'elle est. Car nous croyons avoir le choix.
"Accepter ce qui est" ne signifie pas que l'on doive ne rien faire, ne rien sentir, ne rien penser. Ce serait encore vouloir figer la vie, ce qui serait se méprendre totalement par ce que l'on entend ici par le terme accepter. Il s'agit simplement de voir, de constater que l'on ne peut s'empêcher d'agir, de réagir ou de ne rien faire et que tout jugement par rapport à la situation est lui-même inéluctable. Si nous apprenons qu'un ami a le cancer, on réagira en fonction de ses croyances, de son éducation familiale, religieuse, scientifique, de sa peur ou non de la mort, de ses connaissances en matière de médecine allopathique ou holistique. Nous serons abattus ou stimulés. À un moment donné on se rend compte que tout est inéluctable, y compris nos réactions ou non réactions, y compris nos conditionnements mentaux et corporels. Nous réalisons que toute pensée, action, expérience, perception n'apparaissent que parce en amont de toute pensée, action, expérience et perception, la Présence consciente a déjà permis leur éclosion, la vie a déjà accueilli cela, la vie a déjà dit oui. Nous réalisons que nous sommes la vie qui a déjà accueilli tout cela et qu'il n'y a pas d'auteur personnel. Lorsque l'inéluctable est constaté à chaque étage de notre vie, une grande détente surgit.


Développer une grande sensibilité pour se rendre compte à quel point nous intervenons sans cesse au sein de ce regard ouvert, qui n'a jamais cessé d'être là et qui ne fait que constater et dire Oui à tout ce qui en lui se manifeste. Réaliser à quel point nous surimposons à ce regard, qui est simple constat de ce qui est, nos propres préjugés, stratégies et attentes ainsi que ce flot continu d'interprétations.


Les moments où ce regard simple et ouvert, libre de toute intention, libre de peurs et de désirs se manifeste dans notre quotidien sont très brefs. Nous avons oublié et désappris ce que c'est que de voir. Notre regard est complètement voilé par toutes sortes de croyances et un imaginaire foisonnant. Nous percevons la vie au travers d'une vitre complètement embuée. Nous cheminons dans un brouillard dense de filtres égotiques au travers desquels la vie est perçue. L'invitation que nous fait la nature est celle de nous réapprendre à voir. Antisthène, un disciple de Socrates, ne disait-il pas que : "Ce qu'il y a de plus utile à apprendre c'est de désapprendre ce qui est faux". Donc, découvrir à quel point le regard lui-même est embué par tous ces commentaires, espoirs, projets et imaginaires qui tournent en boucle. Il s'agit alors de quitter le vu pour voir vraiment.

Dès que nous intervenons dans le regard, le moi avec sa saisie égotique occupe à nouveau l'avant plan. Il s'agit d'observer ce moment où, d'un miroir de pur accueil, de tranquillité, de transparence et d'ouverture, notre regard s'embrume de désirs et de peurs, de petits vouloir ou de puissantes espérances. La perche qui nous est tendue est celle d'observer ce changement dans le regard au moment même où il  survient et de surprendre le mécanisme d'installation du filtre. L'invitation qui est faite ici est une invitation à constater, à voir sans juger. Mais également de réaliser que la perche nous est tendue à chaque instant de notre vie. Toute expérience qui suscite une réaction émotionnelle ou une quelconque rumination mentale, un jugement, une comparaison ou une justification est également une perche tendue pour retourner l'attention à 180° vers sa propre source et réaliser qui je suis la source. La perche tendue est toujours de réaliser que les perceptions (l'expérience, les émotions, les croyances) apparaissent et disparaissent au sein d'un regard ouvert qui est pur constat et pur accueil. Constater que tout est déjà constaté sans que personne n'aie besoin de le faire. Le constat se fait que nous le voulions ou pas. Regarder à partir de l'espace conscient, sans personne qui constate, est la perspective non duelle. Voir que cette ouverture, cette présence consciente qui est avant même l'apparition de toute perception, est ma nature véritable.
                         La vie que j'ai et la vie que je suis


La vie que j'ai est symboliquement représentée par l'horizontale de la croix. C'est la vie linéaire qui va toujours du passé vers l'avenir et qui s'inscrit dans le temps.
Dans la vie que j'ai je pense constamment en termes de passé et de futur. Je vois tout
au travers de la croyance en un moi séparé, une vie d'efforts pour tenter de réussir et éviter d'échouer.
La vie que j'ai est une pensée, un ensemble d'images accumulées que j'ai de moi, des autres et du monde, du passé et de l'avenir.
La vie que j'ai est sans odeur et sans saveur. C'est une collection d'images, une médiathèque de mémoires, une biographie (bio=vie graphia= image).
La vie que j'ai est toujours perçue.
La vie que j'ai est une perception temporaire, intermittente et changeante.
La vie que j'ai est une illusion d'optique mais dont la perspective engendre certaines conséquences dont le sentiment d'incomplétude et la souffrance.
Lorsque je m'identifie à la vie que j'ai, la vie devient un éternel combat pour survivre. La vie devient une vie d'efforts pour obtenir ce qui me manque en apparence et qui jamais ne me comble tout à fait.
La vie que j'ai a une forme, un âge, un nom et un visage. Elle apparaît et disparaît. Elle est mortelle et elle est vécue au travers d'un filtre de peurs et de désirs. La vie que j'ai est finie et en un sens toujours déjà morte.
Dans la vie que j'ai je suis condamné à mort.


La vie que je suis est symboliquement représentée par la verticale de la croix. C'est le point d'orgue de l'ici et du maintenant, la Présence consciente intemporelle de chaque instant.
La vie que je suis n'est pas localisée et n'est d'aucun temps. Elle contient l'espace et le temps. Nulle direction, jute ouverture et ressenti de ce qui en moi se présente.
La vie que je suis est pur étonnement d'être : Sat, Chit, Ananda; Être, Conscience, Félicité. 
La vie que je suis est inclusive, elle inclut toutes les formes, toutes les expériences et toutes les perspectives.
La vie que je suis se délecte de tous les parfums et de toutes les saveurs.
La vie que je suis ni n'apparaît, ni ne disparaît. Elle est ce en quoi tout apparaît et disparaît.
La vie que je suis est pur Témoin. Simple Présence consciente. Elle est tout simplement, sans forme, sans couleur, sans âge, sans nom et sans visage.
La vie que je suis est infinie et aime d'un amour inconditionnel tout ce qui est.
Dans la vie que je suis je suis condamné à la Grâce.


La vie que je suis, qui est toujours contient la vie que j'ai, qui existe un temps limité.

Lorsqu'on bascule dans la vie que j'ai, le corps et le psychisme se tendent, se figent. Lorsqu'on baigne dans la vie que je suis, le corps et le psychisme se détendent, s'ouvrent.

                                                  La vie que je suis connaît la vie que j'ai.


                             Qu'est-ce qui connaît la vie que je suis et la vie que j'ai ?

lundi 21 juillet 2014

                   Thérapie psychocorporelle non duelle  
                                                                                                    (extrait audio d'un satsang)


Question : Pourquoi partir du corps et des sensations plutôt que de l'histoire de l'individu pour guérir la souffrance psychologique ?

- L'approche psychocorporelle permet une écoute holistique de l'être, d'écouter l'être dans toutes ses dimensions : psychique, physique, émotionnelle, vibratoire et spirituelle. Cette approche invite à éveiller l'écoute des restrictions psychocorporelles. On met l'accent sur le ressenti corporel pour accueillir de façon directe et immédiate tous les blocages émotionnels qui se sont installés au cours de votre vie. Cette approche n'exclut pas l'écoute de l'histoire de l'individu mais elle pointe toujours vers le ressenti corporel de cette histoire ici et maintenant. La souffrance psychologique se manifeste toujours dans des tensions corporelles. Il n'y a pas de souffrance psychique ou mentale sans tension corporelle. Une souffrance purement mentale est une vue de l'esprit. Toute souffrance est d'abord ressentie dans et à travers le corps. Et lorsque les choses ne sont pas claires pour le patient, l'écoute du corps permet de faire émerger les schémas inconscients et les émotions refoulées. Une émotion n'est jamais mentale, elle est toujours localisée dans une partie du corps. En même temps de façon paradoxale, on pourrait également dire que toute souffrance est toujours d'abord psychologique et prend d'abord naissance dans les images erronées que l'on a de soi et le refus d'accueillir le monde et les évènements tels qu'ils sont. Mais ces refus ne sont pas complètement compris, vus ou ressentis chez le patient. L'écoute corporelle permet alors de façon directe et rapide de les mettre à jour.


Q : Dans les thérapies que j'ai pu aborder l'essentiel était toujours dans l'échange verbal. 

- La parole peut avoir son importance dans un échange thérapeutique. Et par la parole il est possible d'éveiller l'attention et d'amener le mental du patient à une forme de clarification. L'échange verbal peut permettre au mental de reconnaître ses propres limites pour inviter à un ressenti qui s'impose comme inéluctable. Mais il faut voir d'où surgit la parole ? D'une perspective limitée, partielle et partiale d'une personne défendant des points de vue, une morale, un imaginaire ou de la globalité du vivant ? D'un individu cherchant à analyser un autre individu ou d'un espace non localisé de présence consciente ? La parole du thérapeute vient-elle de quelqu'un d'identifié à l'idée d'être quelqu'un et notamment un thérapeute séparé du patient ? Cette parole est-elle un outil d'analyse du moi du patient ?  Ou vient-elle de l'espace de cette même Présence consciente impersonnelle qui englobe à la fois le patient et le thérapeute pour pointer vers le mystère de cette Présence consciente en laquelle tout apparaît et disparaît d'instant en instant ? Une thérapie psychocorporelle non duelle, et j'insiste sur le mot non duel, aborde le patient avec la conscience qu'il est déjà la plénitude qu'il croit avoir perdu. Ainsi il y a conscience que ce que nous sommes ne peut être atteint ou perdu car nous le sommes d'emblée. Nous ne sommes pas en train d'aller vers une direction particulière, la santé, le mieux être, devenir une meilleure personne, mais nous réalisons que la dynamique intentionnelle, l'intentionnalité, la personnalité sont à l'origine de nos blocages. Nous invitons donc à une déconstruction de tout effort d'"aller vers" par une exploration directe de nos restrictions psychocorporelles. C'est une invitation à voir que ce que nous sommes est la Présence accueillante dans laquelle toutes les perceptions et les expériences ont lieu. Et si la parole et l'échange verbal a une place dans une telle thérapie, c'est essentiellement pour pointer vers le Silence que nous sommes déjà.


Q : Pouvez vous préciser ce que vous entendez par là ?

- Il n'y a pas de règles en la matière. Les mots ne doivent pas être utilisés pour fixer l'attention du patient. Dès que vous figez quelqu'un dans son histoire, vous renforcez l'individualité et le sentiment d'être une personne séparée. C'est de la non assistance à personne en danger que de renforcer la personne. 
(Rires)…

Q : Comment ça ?

- Plus vous renforcez le sentiment d'être quelqu'un, plus vous renforcez le sentiment de séparation et de souffrance. Attention, je parle bien entendu d'une personne en recherche et relativement équilibrée et ouverte. Face à un cas pathologique vous allez plutôt l'envoyer chez le psychiatre ou le psychologue traditionnel pour prendre des médicaments ou justement renforcer les repères et l'ego. Tout le monde n'est pas forcément prêt à remettre tout en question. Il faut qu'il y ait déjà un pressentiment chez la personne et qu'il y ait en elle quelque chose d'inexploré et de plus vaste, une certaine maturité et une grande curiosité.
Mais sauf cas pathologique et cela peut sembler paradoxal, plus vous allez dans le sens de la personne qui croit savoir ce qu'elle veut, plus vous renforcez ses identités et ses croyances, plus vous abondez dans le sens de ses propres qualifications ou plus vous lui ajoutez des définitions, plus vous mettez en réalité la personne en danger. Paradoxalement, plus vous essayez de lui donner confiance en elle-même, moins elle aura confiance en la vie.
Il ne s'agit pas de simples discussions en vue de comprendre, expliquer et fixer quelque chose. Il ne s'agit pas de renforcer un sentiment de fausse sécurité, pour rassurer le mental et confirmer l'illusion qu'il y aurait un penseur derrière les pensées et un agissant posant les actes. Les mots sont là pour pointer vers leur propre impuissance à décrire la réalité afin d'éveiller le ressenti silence dans le cœur du patient. Ce qui importe c'est que le thérapeute soit ancré avec certitude dans ce Silence en amont de toute pensée et de toute parole vers lequel il pointe. Ainsi les paroles sont émises en conscience depuis l'espace conscient en lequel apparaissent et disparaissent à la fois le thérapeute et le patient. Les mots qui viennent du Silence ont alors le pouvoir d'ébranler certaines certitudes chez le patient, d'ébrécher son armure egotique et d'éveiller en lui une attention non ordinaire. Car il faut éveiller une attention extraordinaire pour que l'attention cesse de se projeter vers les formes du connu et se retourne vers sa propre source silencieuse. Le Silence appelle le Silence. Les mots qui viennent du Silence ont le pouvoir d'éveiller la curiosité et l'étonnement. Et à un moment donné, les idées d'un thérapeute et d'un d'un patient se dissolvent comme deux sucres dans le même café. Ce Silence qui précède la parole peut alors se révéler afin que le patient sente, voie et réalise qu'il est ce Silence et qu'il n'y a aucune séparation depuis cette nouvelle perspective. 



Q : Ce que vous décrivez est effectivement très différent de ce que j'ai pu expérimenter. 

- Malheureusement, dans la plupart des thérapies on élude complètement le ressenti corporel et cette écoute non impliquée. On essaie d'aborder la souffrance essentiellement par le biais de l'analyse du passé d'un individu et par l'interprétation de ses formulations verbales. L'individu est abordé comme une histoire perçue, comme une image ou un ensemble d'images fixes, comme un objet, ce qui éloigne encore plus du ressenti de l'instant présent et de ce qu'il est vraiment : Sujet présent et conscient. Le patient est sans cesse invité à faire des liens de cause à effets et à mettre l'accent sur les expériences ou les perceptions externes (évènements, expériences) ou internes (pensées ou sensations) mais jamais à réaliser ce qu'il y a entre les perceptions ou encore mieux, de pointer vers ce en quoi ces perceptions sont constatées ! L'instant présent et l'ouverture au véritable silence de l'inconditionné est presque toujours évité ce qui renforce chez le patient l'idée d'être un individu séparé du monde et des autres et uniquement déterminé par son passé. Certes, en un sens relatif, l'individu est conditionné par son passé et il n'est pas sans intérêt d'en comprendre le conditionnement. Mais le constat de ce conditionnement à tous les étages de la vie de la personne devrait justement permettre de constater que la personne n'a jamais eu et n'aura jamais aucun choix et qu'il n'y a dans la personne aussi formidable qu'elle soit aucune once de liberté. De plus, ces thérapies commettent tous la même erreur de perspective, lourde de conséquences, ils considèrent l'individu séparé comme notre réalité ultime. Ils confondent le moi avec la Conscience. On nage en pleine confusion. Et l'invitation maximale qui est faite est celle d'espérer le passage d'un individu dysfonctionnel à un individu un peu moins dysfonctionnel.


Q : Ce n'est pas si mal déjà ?

- Ce n'est pas sans intérêt bien sûr mais il n'y a jamais cette intelligence de constater que le moi apparaît et disparaît au sein de la Présence consciente que je suis ici et maintenant. À aucun moment le moi lui-même n'est remis en question. C'est considéré comme axiome indiscutable et qui n'a par conséquent aucun intérêt à être remis en question, ni même digne d'être exploré. Il y a donc inévitablement perpétuation de ce sentiment de manque qui est le "story telling" du moi séparé. La souffrance est maintenue avec l'idée que le moi est une entité réelle séparée.
Ainsi la plupart des thérapies confortent les patients dans la croyance que leur identité ultime est un moi c'est à dire un amalgame de pensées, d'histoire, de doutes, d'actes, de souvenirs, de tendances, de caractère, identifié à un corps lui-même séparé de son environnement; un moi qui fait des choix, pense de façon délibérée des pensées et pose de façon délibérée des actes. C'est réduire l'être à une image ou à un ensemble d'images. C'est faire comme si nous étions une simple perception, un objet, une troisième personne, un "il" ou un "elle" mais pas un "Je", conscient d'être conscient, la Présence consciente dans laquelle toutes ces perceptions naissent et meurent. 

- Mais comment faire pour prendre conscience de tout cela ?

- En explorant de façon vivante et directe notre fonctionnement et nos ressentis. On s'aperçoit en effet qu'il ne s'agit pas tant de les comprendre de façon conceptuelle, de les expliquer ou de les analyser ce qui renforcerait encore l'idée d'être une chose, mais de restaurer en profondeur notre capacité à les ressentir, à vivre du point de vue de la Première Personne. Car sur un plan essentiel, nous souffrons tous du fait que nous avons cessé de ressentir la vie et d'être en contact direct avec elle. Nous avons progressivement - et de façon subtile - remplacé sur tous les plans de notre vie quotidienne le ressenti par des pensées auxquelles nous prêtons foi. Barricadés derrière notre muraille de croyances, nous avons perdu le lien avec le vivant et nous avons par contre surdéveloppé notre capacité à étiqueter, interpréter, comparer, condamner et justifier le monde et les évènements tels qu'ils apparaissent. Ressentir un arbre de façon vivante, être touché par sa présence, vibrer avec lui n'a rien à voir avec le fait de l'étiqueter et être capable de parler des caractéristiques de cette espèce ou de l'utilité de son bois dans la fabrication de meubles de cuisine. Se laisser toucher et envahir par une émotion soudaine pour se fondre en elle entièrement et la suivre attentivement jusqu'à sa résorption dans le silence dont elle a émergé et que "Je Suis" n'a aucune commune mesure avec le fait de la délimiter, la définir et finalement l'étiqueter comme "tristesse" ou "peur". Ressentir la magie sonore d'un mot et les vibrations qui se déploient en nous à son écoute ou laisser la compréhension profonde d'un concept se fondre dans le silence n'a rien à avoir avec le fait de simplement d'émettre d'autres pensées à propos de ce mot ou de ce concept. Penser et ressentir sont deux choses très différentes. Si une pensée en engendre une autre et ainsi de suite dans une course folle en avant, et que nous croyons ces pensées, il n'y a jamais d'espace, ni d'arrêt pour ressentir ! Le rôle premier d'un accompagnateur est de faire savourer à l'accompagné la saveur de cet espace, de ce silence. Lui montrer par l'exploration directe que les images sont toujours caduques face à la vie et source de tensions dans le corps. Lui montrer que oser se reposer dans le fond sans fond ou le rien de l'Être est d'une paix incomparable.
D'où l'importance du toucher sans personne. Si le patient est très coupé de son ressenti, ou que certaines émotions ou croyances sont transparentes au patient (invisibles), le toucher devient une arme d'une douceur redoutable pour fendre la carapace. Un toucher sans personne, un toucher qui ne veut rien, une paume écouteuse qui se pose simplement sur un corps amène inévitablement une attention neutre et guérisseuse sur cette zone. Si l'attention de la main a l'intensité de la Présence elle-même, c'est à dire qu'elle ne veut rien pour elle-même, elle provoque une brèche, un étonnement dans la carapace du patient. Les émotions bloquées se débloquent, les contractions en ressorts des tensions émotionnelles se détendent. Et ce déploiement des émotions dans l'espace conscient non seulement guérit le corps mais révèle la Présence silencieuse que nous sommes. La présence éveille la présence. La présence est contagieuse. Et la Présence fait feu de tout bois.



Q : C'est à dire ?

- Cela signifie que la Présence se sert de n'importe quel bois pour brûler ou se révéler à elle-même, n'importe quel objet, n'importe quelle perception, sensation ou émotion, peur ou pensée. Dans une thérapie psychocorporelle non duelle, toute tension corporelle ou émotion est tout de suite repérée par la présence écouteuse du regard ou des paumes. Il n'y a pas de possibilité de fuite pour le mental. Face à un véritable toucher sans personne, face à un regard ouvert et non orienté, aucun mental ne résiste bien longtemps. La sensation est beaucoup trop forte et l'inéluctable survient tôt ou tard. Les résistances sont vues pour ce qu'elles sont et se dissolvent avec la douce présence d'un toucher non duel. Ainsi les émotions se délectent de l'espace de Présence consciente qui leur est offert pour enfin se déployer entièrement. De même, la Présence consciente se délecte de ces émotions qui lui offrent du bois pour s'embraser. La séance devient alors une métaphore de la vie : une danse incandescente entre la Conscience et ce qui en elle se révèle en se laissant consumer entièrement et qui révèle en retour la Présence conscience. Dans ce brasier d'amour où tout s'embrase, nulle place pour un thérapeute ou un patient, un accompagnateur ou un accompagné. Le pressentiment de l'unité de toutes choses peut alors survenir.

Q : On passe donc nécessairement par le toucher ?

- Pas nécessairement. Le jeu d'investigation de qui nous ne sommes pas par une exploration directe par  des questions-réponses peut émerger. La présence silencieuse au travers du regard dans le "face à Espace" peut parfois suffire.

Q : Pardon, je ne comprends pas ce terme "face à Espace".

- Lorsque vous accompagnez quelqu'un, vous êtes conscient d'être conscient. Vous êtes naturellement conscient vous-même de cet Espace vacant et éveillé au-dessus de vos épaules à partir duquel le monde est perçu. De votre côté, du côté de la Première Personne, il n'y a pas d'identification subreptice à un visage imaginaire. Dans l'expérience présente, sans faire référence à ce que vous croyez savoir ni à votre mémoire, vous êtes conscient de percevoir à partir d'un grand espace ouvert, mais vous ne voyez pas votre propre tête, n'est ce pas ?

Q : Certes, et alors ?

- Ça change tout. L'autre apparaît en vous et non le contraire. C'est la preuve directe et expérimentale par le sens de la vue qu'il n'y a pas séparation. La présence n'est pas personnelle, elle est Une et contagieuse. Ainsi, sans forcément pouvoir mettre des mots sur ce qui se passe le patient passe naturellement sur la même fréquence, sur le même mode d'ouverture. Une communion s'installe. Au début cela peut paraître un peu confus, mais peu à peu s'installe un regard passif, et néanmoins très vigilant, ouvert, désencombré de la personne et de ses projections. Ce regard là est le suprême guérisseur, en ce sens qu'il ne veut rien et que la personne et le visage imaginaire se sont dissous dans la Présence consciente de la Première Personne. Ce regard est aussi pure ouverture, transparence accueillant les formes et les couleurs et, qu'il perçoit à partir d'un espace conscient sans tête. Il y a alors une expérience directe de la non séparation. Les exercices de Douglas Harding permettent de façon ludique et expérimentale de retrouver ce regard sans personne qui a toujours été là.

Mais l'accompagnement peut avoir lieu sous une myriade de formes diverses. On peut emprunter le chemin du rêve éveillé libre, du yoga des sons, de la méditation libre ou guidée, de jeux d'éveil de l'attention ou de pleine conscience. Chaque thérapeute dispose d'un ensemble de savoir faire et de techniques. Mais l'accompagnement est avant tout un art. Un art de l'écoute. Et sans la qualité de la Présence à la Présence, toute technique ou talent sont vains. Le toucher non duel demeure toutefois une invitation extrêmement efficace pour éveiller instantanément une attention non ordinaire.

Q : Pourquoi non duel ?

- Parce que sur un plan profond, il n'y a personne qui touche et personne qui est touché. Il y a juste toucher, sensation. Bientôt toute dualité de sujet à objet s'efface pour laisser place à un voyage que les mots sont impuissants à décrire. Les mains se meuvent d'elles-mêmes sans personne pour les piloter. S'effectue alors un apparent voyage de retour vers chez soi, ce Soi que l'on n'avait en réalité jamais quitté.


Q : Je sens que le mouvement des pensées me submerge souvent. Avec vous là, maintenant, je peux goûter ce silence, mais souvent dans ma vie c'est comme si quelque chose d'automatique était enclenché et que je n'avais n'avait aucune prise dessus.

- Oui, le phénomène de l'identification aux pensées est rapide comme l'éclair. Et cela apparaît comme une trame continue sans espace, comme si les pensées étaient des chaînons enchainées les uns aux autres, un peu comme si les pensées étaient une chaîne continue. On peut avoir l'impression d'être enfermé dans ces propres chaînes, hum... pensées... Tant que l'on y croit…
De même, au cinéma, il y a au moins 24 images par seconde et cela suffit pour donner l'impression à un cerveau humain que c'est comme le mouvement de la vie. Mais en réalité ce ne sont que 24 images. Qu'y a-t-il entre ces images ? 
Si cela semble être une trame continue, c'est que notre attention se porte plus volontiers sur les choses et sur les perceptions que sur l'espace entre les choses et les perceptions. Notre attention se porte de façon presque automatique sur ce qui est connu et presque jamais sur l'inconnu. La pensée c'est de la mémoire et donc du connu. Et notre attention conditionnée se dirige au travers de la trame des croyances. Notre attention est rarement libre. L'espace entre les pensées c'est de l'inconnu. Ce réflexe pavlovien d'aller du connu au connu, de la mémoire à la mémoire, de la pensée à la pensée est à la fois dû à la peur de l'inconnu et à l'habitude et peut-être aussi au fonctionnement même du mental. À un moment donné, l'arrêt est nécessaire. Si l'on n'appuie pas parfois sur l'interrupteur, la vie s'en charge en faisant péter les plombs et on disjoncte. C'est d'ailleurs parfois la seule chance pour réaliser nos erreurs. Vive les coupures impromptues d'électricité !
Ainsi, non seulement, au lieu de ressentir la vie nous pensons la vie, mais en plus nous n'en avons même pas conscience. Nous avons construit une armure basée sur des croyances non vérifiées. Une armure a été bâtie au fil des années. Elle est sensée nous protéger de ce que nous redoutons et attirer à nous ce que nous croyons nous être bénéfique. En réalité c'est cette armure qui nous coupe de notre sensibilité vivante et qui nous empêche de ressentir vraiment. C'est la carapace de l'ego, du moi, de cet ensemble de croyances qui gravitent autour de la planète virtuelle d'un moi en apparence séparé, doté de libre arbitre, auteur de ses actes et de ses actions. Cette carapace est notre résistance à ressentir. Elle est notre refus. Notre armure nous a rendu insensibles. C'est cette gangue d'imaginaires et de projections qui nous donne l'illusion d'être séparé de l'environnement et des autres et qui amène la dépression et le mal être. C'est elle qui nous fige dans un sentiment d'abandon et dans le sentiment de perte du lien avec le monde et les autres. Et nous n'en avons souvent même pas conscience. Nous croyons ressentir la vie alors que nous sommes juste en train de ressentir notre résistance à ressentir, à savoir la carapace. Nous prenons l'armure pour la vie.
C'est là une difficulté très piégeuse et extrêmement subtile car transparente pour le patient lui-même et qui rend la présence d'une écoute non duelle parfois essentielle. Un regard sans personne est souvent nécessaire pour restaurer notre capacité de voir et de ressentir les choses telles qu'elles sont vraiment.


Q : Il suffit de changer le regard ?

- Notre souffrance provient essentiellement de notre refus de ressentir les émotions qui nous traversent, et de voir ce qui est sans distorsion. Nous souffrons de notre refus de la réalité telle qu'elle est. Nous souffrons de toutes nos pensées crues. Nous souffrons de nos croyances apparentes ou transparentes qui nous séparent de la réalité vivante de la vie parce qu'elles expriment sans cesse des préférences au sujet de la vie qui devrait être comme-ci ou comme ça. En d'autres termes, au lieu de ressentir la vie elle-même, nous sommes en réalité au contact de nos croyances et de nos projections sur la vie telle qu'elle devrait être. C'est douloureux de résister sans cesse à ce qui est. Ça demande un énergie colossale. Il s'agit de ressentir que chaque pensée crue, chaque identification nous coupe de la source. Cela a des effets dans le corps et crée des tensions qui peuvent être ressenties. Changer la façon de voir signifie d'abord d'abandonner notre ancienne façon de voir et donc de se rendre vulnérables. L'invitation au changement de regard est un lâcher prise.
En prenant le temps d'écouter vraiment une tension dans le corps, le patient se rend compte qu'il n'est pas la tension. Le plexus solaire est resserré mais celui qui écoute cette tension n'est pas tendu. La gorge est serrée et le corps a du mal à respirer mais l'espace conscient à partir de quoi ces tensions sont ressenties n'est pas serré. 
C'est là une première étape essentielle dans l'exploration de la souffrance et la découverte de qui nous sommes vraiment. Cette exploration est légitime et peut prendre un certain temps. Il s'agit parfois de ne pas brûler les étapes et de laisser le corps parler et s'exprimer à sa guise. La réalisation de qui nous sommes vraiment est verticale et vertigineuse, elle se situe hors du temps dans la pure présence. Mais le déploiement des émotions au sein de la Présence consciente a lieu dans le temps et à l'horizontale. Dans la thérapie psychocorporelle non duelle nous nous situons sans cesse au centre de la croix, au point de rencontre entre la verticale et l'horizontale.



Q : Il faut donc se vider de toutes nos tensions avant de découvrir qui nous sommes réellement ?

- Non, ce que nous sommes sur un plan absolu n'est pas conditionné par notre souffrance psychologique et nos tensions dans le corps. L'art de l'accompagnement non duel est justement de faire découvrir d'emblée cet espace de liberté omniprésente dans lequel vont et viennent les émotions et les sensations agréables ou désagréables. Il ne s'agit pas d'atteindre quelque chose de particulier, mais de découvrir ce que nous sommes déjà : écoute sans personne. L'écoute libre de toute attente et de tout résultat est ce que je suis vraiment vraiment, en amont des pensées et des perceptions. Il s'agit d'une écoute qui n'est même pas une stratégie pour ne plus souffrir ou aller mieux. Car alors votre écoute est filtrée par un intérêt personnel et ce n'est pas du tout la même chose que l'écoute impersonnelle. Cette écoute impersonnelle qui est simple constat a toujours été là, mais elle était momentanément voilée par les conditionnements qui sont in fine des croyances et, plus profondément, la croyance d'être un individu séparé. Dans cette écoute non dirigée, il arrive souvent que le corps libère des émotions. C'est un phénomène naturel. Il peut sembler que certains traumatismes autour desquels beaucoup d'histoires et de croyances ont été attachées nécessitent plusieurs séances d'écoute pour se libérer complètement. Parfois ça prend du temps, parfois c'est instantané et parfois il reste quelques réactions des années après. Mais ces résidus et ces tensions n'empêchent nullement de découvrir qui nous sommes vraiment vraiment.
Au fur à mesure des séances, à l'aide de l'écoute non dirigée, le patient se connecte avec cette même attention sans choix, cette écoute impersonnelle qui lui permet d'accueillir tout ce qui était caché, enfoui, refoulé. Ainsi, plus son attention devient pure, c'est à dire non intentionnelle, plus les émotions se livrent, se défroissent et remontent à la surface pour être ressenties se déployer et finalement se dissoudre. Ce que le patient découvre avec surprise, et ça dès le début, dès la première séance, c'est que chaque fois que ce ressenti impersonnel est à l'œuvre, la tension émotionnelle se dévoile. Et ce dévoilement opère dans des strates de plus en plus fines, créant une sensation de liberté intérieure immense et un bien être incomparable. In fine, chaque fois qu'une émotion (peur, tristesse, culpabilité, dégoût, anxiété, impatience, jalousie, irritabilité…) est pleinement ressentie dans cette ouverture, elle finit par se détendre dans l'ouverture de Présence consciente qui est la paix et la joie de l'être.


- Le patient découvre avec émerveillement que ce qu'il redoutait le plus au monde, à savoir le ressenti de ses peurs pointe en réalité, lorsqu'elles sont pleinement ressenties, vers un océan de présence consciente où règnent une tranquillité et une joie sans cause et sans objet. 
Dès le départ d'une thérapie non duelle, le thérapeute pointe plus ou moins subtilement, selon la maturité du patient, vers la réalité de sa nature absolue. Mais surtout le patient expérimente de façon réelle et vivante cette métanoïa (changement de point de vue) de la perspective duelle à la perspective non duelle.
L'important est d'abord de vivre de façon concrète cette extraordinaire détente du corps et du mental. Car lorsque le corps est détendu, le mental l'est également. Il y a alors un espace d'écoute, une attention nouvelle qui s'ouvre et qui rend éventuellement le patient disponible à la compréhension non intellectuelle de qui se révèle.
Le patient expérimente cet apparent passage mystérieux de la sensation de manque à la plénitude à chaque séance, parfois plusieurs fois dans la même séance. Tension, écoute de la tension, détente. Tension, ressenti de la tension, détente... Et chaque fois l'invitation est la même : réaliser que le passage d'un corps noué de tensions à un corps joyeux en expansion est la conséquence directe d'un changement de point de vue radical dans le regard du patient. Quand la maturité apparaît la clarté se fait.


Q : Oui, pour avoir vécu cela avec vous, je trouve ça vraiment étonnant. Mais j'ai comme l'impression d'entrer dans un état de félicité absolue puis de perdre cela.

- C'est en effet l'impression que l'on a tant que l'on se prend encore pour un moi séparé. De gagner puis de perdre un état ! D'y entrer puis d'en sortir ! L'invitation qui est faite est de voir que si l'état change d'une tension à une détente, Cela qui en fait l'expérience ne change pas et que Vous êtes Cela ! Cela que vous êtes et qui est conscient de tout ça n'est ni tendu, ni détendu. C'est. Lorsque c'est vu que c'est ainsi et que ça a toujours été ainsi, quelque chose lâche.

Q : Mais pourquoi me semble-t-il que je le vis puis que je l'oublie à nouveau ?

- Sur un plan profond je n'en sais rien. Sur un certain plan il semble que ce soit le jeu de la Conscience que de jouer à s'oublier dans la multiplicité de la manifestation puis de se rappeler à elle-même.

 Q : Comment ça ?

- N'essayez pas de comprendre cela de façon mentale, c'est impossible. Ce que nous sommes ne peut être nommé, désigné, compris ou connu. Si je vous pose la question de savoir si vous êtes vous allez me répondre oui. Vous ne pouvez pas ne pas être. Essayez ! 

Q : Oui je le sens, c'est indéniable.

- C'est pour ça qu'il est essentiel de revenir à cette évidence d'être. Sans cesse. Et pourtant lorsqu'on se met à défendre un point de vue particulier et à s'identifier à une cause ou à une pensée, le "Je Suis" semble s'oublier au profit de ce à quoi elle s'identifie. Ce n'est ni mal ni bien. C'est ainsi. Mais de cette identification et de l'oubli de ce que nous sommes vraiment vraiment naît la sensation de manque. En tout cas lorsque l'on vit profondément au contact de cette réalité ultime, le "Je Suis", l'idée que la conscience joue à s'oublier elle-même pour se souvenir de qui elle est ressemble fort aux jeux auxquels nous jouions avec tant d'insouciance quand nous étions enfants. Les enfants adorent jouer au papa et à la maman, à la vendeuse et à la cliente, au gendarme et au voleur. Cette idée résonne joliment en moi. Et vous ?

Q : Pour moi c'est un peu nouveau, mais cela semble tranquille de voir la vie ainsi.

- C'est une idée très ancienne qui parcourt les enseignements spirituels de l'hindouisme, la lila signifiant le Jeu divin. Mais pour l'instant et pour vous, mieux vaut rester avec ce "Je suis" qui est vide de savoir. Ça c'est très vivant. Demeurez ouverte au mystère. C'est là la véritable beauté. Tout le reste n'est qu'une histoire. La véritable beauté c'est l'étonnement, le je ne sais pas. Prenez refuge dans le "Je Suis" tant que vous pouvez. C'était l'enseignement principal de Maharaj Nisargadatta, un maître merveilleux de la non dualité.




Q : Mais comment s'installer définitivement dans ce rappel ? La thérapie psychocorporelle non duelle peut-elle y concourir ?

- Lorsque la carapace egotique et son cortège de résistances a été pleinement ressentie de nombreuses fois, elle devient de moins en moins dense et le patient s'installe dans une plus grande légèreté par rapport à la vie. Son attention se défige de là où elle était fixée (croyances, peurs, émotions enfouies à protéger, traumatismes passés, tensions corporelles, douleurs…) et une attention plus ouverte, plus fluide, plus vivante se déploie. Peu à peu le pathos et les réactions grossières s'éloignent et une sensibilité nouvelle éclôt. Les histoires semblent moins vraies et le sérieux à propos de la vie se lézarde.
L'éveil de cette attention rend alors plus aisé un retournement de l'attention à 180 degrés vers la source même de l'attention. Et c'est cela qui fait l'originalité de cette thérapie.
En effet dans une thérapie psychocorporelle non duelle, tel que je l'entends, il ne s'agit pas seulement de guérir tel ou tel symptôme, des relations conflictuelles, un traumatisme, un stress, un burn out, une dépression, une insomnie, des douleurs de dos, des migraines, des problèmes digestifs, tel ou tel trouble obsessionnel, tel ou tel malaise. Une fois la capacité de ressentir rétablie et les dysfonctionnements les plus oppressants dénoués, l'invitation est ici d'aller à la racine même de la souffrance. Il ne s'agit pas simplement de se libérer d'une souffrance particulière mais de voir s'il n'y a pas une racine commune à toutes les souffrances humaines. En explorant cela par une vision directe sur le plan du ressenti psychocorporel, le patient est invité à découvrir sa véritable nature. Il découvre alors que "son" moi n'est ni plus ni moins une pensée qui apparaît en lui en tant que Présence mystérieuse et consciente d'elle-même. Il réalise qu'à la base de toutes les croyances qui le faisaient souffrir en le séparant de la réalité, il existe une croyance racine erronée : la croyance d'être un moi séparé, auteur de ses pensées, choix et actes. 

Q : Si je comprends bien cette thérapie est ouverte sur l'éveil plutôt que sur le mieux être ?


Qu'y a-t-il de plus beau que la simple sensation d'être, de se sentir vivant, non pas en tant que ceci ou cela mais simplement en tant que "Je Suis" ? Et puis pourquoi vouloir classer les choses dans les catégories de la pensée ? Rien n'est exclu dans cette approche. Bien sûr, il est probable que lors de cette exploration, il y ait des belles prises de conscience, des soulagements émotionnels, une guérison par rapport à un état de souffrance. Il se peut même qu'il y ait des expériences d'expansion de conscience  ou la naissance d'une nouvelle créativité. Mais ce ne sont que des effets de cet éveil à une écoute non duelle. Nous ne mettons pas l’accent là-dessus, mais sur la présence consciente en laquelle toutes ces expériences ont lieu.

Derrière toutes ces recherches d'aller mieux, il y a une tranquillité qui est là depuis toujours, plus proche de nous que nous-mêmes. Il ne s’agit ni plus ni moins de reconnecter avec cette insouciance, cette joie de vivre. Vous vous sentez anesthésié et coupé de la vie et vous avez pourtant au fond de vous le pressentiment d'une plénitude et vous cherchez à vous sentir plus vivant. Ça pourrait s’appeler retrouver la spontanéité et la créativité de l'enfance. L'accompagnement psychocorporel non duel va pointer vers l’excellente nouvelle que ce que je recherchais était déjà là. Qu’il s’agit juste de regarder dans la bonne direction. C'est une question de perspective.


Il ne s'agit pas pour le patient d'adopter aveuglément de nouvelles croyances mais de prendre le temps avec le thérapeute non duel d'explorer de façon directe intuitive et tactile (et non pas analytique ou intellectuelle) ce nouveau paradigme Cela se fait concrètement au travers des pensées, des émotions et des perceptions, pour découvrir quelle est la nature réelle de celui qu'il nomme habituellement moi. Cette exploration, ouverte, patiente, profonde, ludique et joyeuse du corps et du mental permet de découvrir la nature illusoire de l'entité prétendument séparée "moi" et donc de la souffrance. Réaliser que le moi n'est qu'une réalité transitoire apparaissant et disparaissant au sein de la conscience que "Je Suis" est un éveil qui signe un changement de paradigme essentiel dans la vie d'un être. 
Qu'y a-t-il dans la direction de ce doigt, sans faire référence à la mémoire ou à ce qu'on vous a dit ? (L'index de chacun pointe à 40 cm vers ce qui en chacun regarde, là où par la mémoire on suppose qu'il y a une tête, exercice merveilleux de révélation de soi à soi-même de Douglas Harding). 

Q : Une absence de tête.  ( rires…)
Q : Rien.
Q : Une sorte de Présence mystérieuse...

- Exactement. Demeurez avec cette absence, ce rien, cette Présence mystérieuse et réalisez que vous êtes cela. Et si on se faisait à manger, je sens comme un creux, un grand ouvert qui a faim de saveurs…
(Rires)



Comme dit un bon ami , David Dubois * dans un article récent ("Comment faire pour être heureux ? ") sur son blog :
"Pour être heureux, il faut savoir deux choses :
qui on est et qui on n'est pas.
Je ne suis rien dont j'ai conscience.
Je suis conscience, évidente, indéniable.
Si cela n'est pas clair, eh bien même cette confusion n'existe que dans la lumière de cette évidence ! Tranquille, silencieuse, donnée avant, pendant et après toute pensée, toute sensation.
Cette Présence est la vie même, sensible dans le corps. Elle se répand depuis la moelle épinière comme la sève dans une feuille."


* (David dubois est l'auteur de l'excellent blog "La Vache Cosmique" et de plusieurs ouvrages précieux sur le tantrisme dont le dernier "Introduction au Tantra" que je recommande très vivement).